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Un autre visage de Jasnières
 
 
 
 

Même si je suis grand amateur des vins d’Eric Nicolas produits sur le domaine de Bellivière, pour les avoir goûtés, aimés, adorés, notamment dans ce si beau millésime 2002, je me suis néanmoins posé la question de savoir pourquoi avais-je justement goûté ceux-là surtout et très peu d’autres, voire pas du tout. N’avais-je pas été conditionné par mes lectures ou les on-dit ? Certes ce domaine fait l’unanimité, mais j’avais envie de connaître la réalité de ces appellations de la Sarthe, Jasnières et Coteaux du Loir, parce que j’avais sans doute un peu trop rapidement figé mon indépendance à l’aune de ces lectures et de ces échos justement entremetteurs de dépendance.

Il me fallait donc explorer ces beaux terroirs par un autre versant, celui de l’intérieur : bien m’en a pris.

Le vignoble sarthois est un vignoble qui se cache un peu. On aperçoit bien ça et là quelques pieds de vigne, mais il faut bien prendre soin d’observer les pentes qui plongent vers le Loir pour en prendre la mesure. Coteaux du Loir sur le haut, Jasnières vers le milieu des pentes, comme un cru, sur des ilots éparses de Lhomme à Marçon en passant par Ruillé, entre pâtures, bocages et forêts de chênes rouvres magnifiques.

dans les caves de Jasnières dorment des trésors

J’avais rendez-vous avec trois personnalités, trois visages de cette aire : Joël Gigou, sorte de traditionaliste réfractaire, Benoît Jardin du domaine des Maisons Rouges, néo vigneron des années 94, éclos en même temps que la star de l’appellation, volontiers novateur, chercheur et très fier, même si son domaine n’a pas la notoriété de Bellivière, de vendre tous ses vins à bon prix avec une juste prétention et Bénédicte de Rycke, la passionnée, l’enflammée qui m’a livré avant de partir une image intransigeante de Jasnières, fuyant en quelque sorte les usages locaux et désuets pour mieux exprimer finalement l’archétype du vin d’ici.

Ces trois personnages ont cependant au moins un point commun : l’idée du vin blanc de Jasnières et de Coteaux du Loir qui doit être un vin sec, n’en déplaise à ceux qui se complaisent dans la facilité des sucres résiduels pour adoucir la rudesse, le tranchant du chenin sous ces latitudes.

Et pour ce qui est du rouge, j’ai senti un amour profond de toutes les personnes que j’ai rencontrées sur place, vignerons ou pas, pour le Pineau d’Aunis, tel qu’il doit être, à juste concentration (ma non troppo) , sans boisé ostentatoire, la seule façon de faire parler les terroirs. Je ne me doutais pas des accents que ce vin pouvait avoir.

Le domaine de la Charrière est exploité depuis 34 ans par Joël Gigou qui transmet en douceur ses douze hectares à son fils. Cet homme passionné et passionnant a des convictions et ne s’en cache pas : il milite pour un pineau d’Aunis pur et pour un chenin minéral et de garde. « Un grand chenin se doit de pétroler ! ». Il ne renonce pas pour autant à des élevages sous bois, mais ce sont des barriques anciennes, de chêne ou de châtaigner de contenances variées. Les vinifications se font par parcelles avec le haut de gamme de la maison dénommé « Clos Saint Jacques » en Jasnières. Le terroir est principalement argilo calcaire avec de nombreux silex sur un socle de Tuffeau.

J’ai débuté la dégustation par un pied de nez du vigneron : Cuvée Gigou’te 2005 (encore en cuve) qui sera déclarée en vin de table : gamay à faible rendement : fruit rouge, grande allonge et bel équilibre. Finale fruitée et épicée : un beau vin à découvrir.

Pineau d’Aunis 2007 : lui aussi en cuve (35 hl / ha) nez de suie, d’épices et de griotte. Bouche traditionnelle et réjouissante poivrée comme il se doit sur une finale d’amande amère que j’apprécie particulièrement : bon vin d’une grande typicité.

Paradis 2005, Jasnières : notes de craie, de fleur blanche et d’amande. Belle rondeur, vivacité et longueur.

Clos Saint Jacques 2004 : Jasnières : nez d’amandes douces et de minéralité. Bouche ronde, douce amertume en finale, longueur exceptionnelle pour ce vin de garde, fermé mais qui fera une très belle bouteille.

Coteaux du Loir blanc Sec 2005 : plus de fruit et moins de minéralité, plus tendre aussi, mais un bel équilibre : un vin plus facile et plus précoce.

Clos Saint Jacques 2005 : toujours ce nez d’amande qui s’associe à des notes cendrées et des épices. La poire apparaît en bouche qui possède une réelle rondeur. Le millésime s’exprime donnant des vins plus gourmands.

Clos Saint Jacques 2006 : superbe nez de fleur blanche (acacia) très chenin, d’une grande pureté. La bouche est déjà très élégante avec un très bon équilibre entre maturité et acidité : grande longueur : ce sera un très beau vin.

Clos Saint Jacques 1996 : la robe est très claire. Grand nez de coing avec des notes pétrolées délicieuses et raffinées. La bouche est un modèle de chenin, à la fois incisive et délicate. Mais c’est la finale en queue de paon qui m’a cloué sur place avec un retour sur la minéralité et une grande fraîcheur. J’avais un grand vin dans mon verre ! L’avenir lui appartient encore.

Si j’ai été moins séduit par la version moelleuse du Jasnières nommée l’Extrait dans le millésime 2005, j’avoue être tombée en émoi devant le vin suivant, curiosité admirable :

La bulle Sarthoise 2004 : Pineau d’Aunis, méthode traditionnelle (liqueur de tirage et liqueur d’expédition), donnant ce rouge effervescent demi sec. Nez poivré et fruité (fraise, framboise). Des saveurs de fraise en bouche avec ce poivre très présent ravivé par l’effervescence. C’est délicieux autant que surprenant. A goûter absolument.

J’avoue avoir passé un très bon moment avec cet homme passionné, dans ce dédale de cave creusée dans le tuffeau, à longer les mûrs de 100 000 bouteilles … Des vieux millésimes y reposent : la garde, c’est plus une culture qu’une tradition ici.

 

Benoît Jardin et sa femme Elizabeth exploitent le domaine des Maisons Rouges. Devenus vignerons en 1994, ils ont aujourd’hui 7 hectares de vignes jeunes qu’ils ont plantées ou de vignes anciennes qu’ils ont acquises. Ils ont eux aussi la volonté de faire du vin sec (moins de deux grammes de sucres résiduels) et tiennent absolument à l’absence de soufre lors des fermentations alcooliques (mais sulfitage à l’embouteillage). La fermentation malolactique n’est pas empêchée et c’est sans doute là que les vins s’individualisent. Les vins du domaine ont succès, ils se vendent bien et c’est mérité.

Deux tiers de chenin pour un tiers de Pineau d’Aunis sur des crus qui sont individualisés comme le clos des Molières ou le Clos des Jasnières.

Pineau d’Aunis 2005 (cuvée de vieilles vignes) : une robe peu soutenue, comme il se doit. Le nez est porté par des notes de suie, de cerise et de poivre. Bouche svelte, tendue épicée dotée d’une belle fraîcheur. C’est un vin pur et friand.

Cuvée Alizari 2004 (l’alizari est la racine qui donne le rouge Garance) élevage en barrique de plusieurs vins. Légèrement tuilé, des notes un peu acétiques à l’ouverture. Bouche svelte elle aussi et bel équilibre, mais j’avoue ma préférence pour le Pineau d’Aunis traditionnel.

Coteaux du Loir Blanc la Fontenelle : un vin de haut de pente en Coteaux du Loir, terroirs de perrons. Nez réservé, léger et floral. Bouche assez mince sur la poire. Vin simple et court.

Clos des Molières 2005 : Jasnières (vignes plus jeunes) Plus complexe que le vin précédent, notes lactiques et de mousseron. Du gras en bouche et une finale beaucoup plus longue et fraîche.

Clos des Jasnières 2005 : vin issu d’une très vielle parcelle. Très beau nez de fleur blanche, bouche grasse fine perle un vin structuré et long qui fini sur de beaux amers. La malo est faite, je me suis alors demandé si je n’aurais pas aimé plus de fraîcheur.

Clos des Molières 2006 : Grande finesse eu nez, très fleur blanche. Bouche élancée avec encore ces notes d’amande amère. 2006 me semble prometteur, moins en rondeur que 2005

Sur le nez 2006 : Il s’agit de l’assemblage de raisins issus de vieilles parcelles dont le clos des Jasnières situé sur la rupture de pentes vers le Loir (le nez). Les arômes sont très précis, très typés chenin, poudrés, fleur blanche. Beaucoup de gras en bouche et une grosse structure, le tout dans un bel équilibre entre puissance et vivacité. Ce vin très prometteur est à attendre absolument.

Coteaux du Loir 2002 : Nez citronné avec des notes de coing et de truffe. La bouche est tendre avec quelques saveurs de mousseron et une belle acidité.

Inclinaison 2005 : Il s’agit de l’assemblage des parcelles des Molières et de l’Aillerie situées sous le nez dans une forte pente qui domine le Loir. 29 grammes de sucre résiduel. Il s’agit davantage d’un demi-sec. Le nez évoque la poire et les fleurs blanches. Le vin se montre d’une grande finesse en bouche avec des saveurs surprenantes, des confiseries réglissées.

Bénédicte De Rycke, même si elle a vendu une partie de son domaine, continue d’exploiter des vieilles vignes à Marçon, notamment les Tuffières. Ces vignes représentent historiquement celles qui ont motivé la demande d’AOC dès 1936. La densité de plantation y est élevée (10 000 pieds à l’hectare). Bénédicte possède également une parcelle sur le Clos des Jasnières. Elle est aussi une militante des vins secs, voire très secs, ce qui lui a causé quelques désagréments, comme en 2002 où son vin a été refusé sous l’appellation Jasnières ; qu’importe ! elle l’a déclaré en vin de table et l’a nommé à juste titre « Respect ». A son arrivée dans la région en 1987, elle a récupéré des vignes en piteux état à des paysans qui ne croyaient pas en leur terroir. Cette femme de conviction passionnée mérite qu’on lui rende visite : elle incarne une conception du vin de Jasnières à laquelle j’adhère totalement.

L’élevage des vins se fait en cuve. La plupart du temps, l’acidité des vins de Bénédicte de Rycke est supérieure à 6 grammes par litre.

2003 Tradition : La robe est très pâle, le nez parfumé, très chenin. Beau volume, une belle minéralité et une grande longueur. Un 2003 très frais.

2001 : La robe est très dorée, le nez évoque la croûte de pain, le camphre, avec quelques notes pétrolées. En bouche, le vin est très sec, violent et jouissif, « délicieusement incorrect ». Très long.

1998 : Robe très pâle, superbe nez sur la poire et les fleurs blanches (crème Nivea). Bouche très agréable et finale très vive. Une jeunesse étourdissante.

 
 
 

2005 : Je n’ai guère apprécié ce millésime aux arômes de soupe de légumes et de céleri, avec une bouche assez mince : bof. Mais que fera le temps de ce vin ? Mystère …

2006 Tuffières : le nez s’exprime beaucoup mieux, fleur blanche, acacia, il est beaucoup plus fin, très classique. La bouche présente une belle structure, encore sur des notes de bière blanche, avec une belle amertume. Un beau vin à attendre longtemps qui devrait évoluer comme le 1998.

Les vins de Bénédicte Du Rycke sont très différents selon les millésimes, c’est ce qui les rend attachants : des vins dun’auteur un peu fantasque. Ils représentent néanmoins l’âme de Jasnières.

Jérôme Pérez

le 2001 de Bénédicte De Rycke, "délicieusement incorrect"

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