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Louis Roumagnac, vigneron

  • Jérôme Pérez
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Jérôme Pérez a créé le sujet : Louis Roumagnac, vigneron

Zoom avant : Tarn, Gaillacois, plateau Cordais, Commune de Vindrac , Alayrac , hameau La Vernière , la ferme des Roumagnac ; un bout de monde, la route s’arrête là. Après ce ne sont plus que des chemins entre prairies, bois et naguère des vignes. La terre y est rouge comme si le sang de chacun des hommes qui y avaient travaillé s’y était répandu.

Zoom arrière dans le temps : nous sommes en 1815. Ce même lieu est occupé par Jean Pierre Bonnet. Son frère aîné, Antoine, est parti à la guerre dans l’armée napoléonienne. Le temps passe et l’aîné ne revient pas de cette campagne de Russie que l’on dit dévastatrice. Jean Pierre devient donc le maître des lieux. Mais quelques années plus tard, quand les habitudes se sont installées sur ces terres de vignes, de champs, de prairies et de forêts, Antoine, rescapé, revient et demande le droit d’être rétabli dans son bien. Ce n’est pas si simple et ce bien est partagé entre les deux frères qu’il faut maintenant différencier car le nom est autant attaché à la personne qu’au lieu. Il y aura donc les Bonnet Lassagne (Jean Pierre) et les Bonnet Laguerre (Antoine), deux branches du même tronc qui connaîtront des fortunes diverses. Terres et bâtisses partagées, la maison mère revient aux Lassagne, les Laguerre se voyant attribuer les dépendances donnant sur la même cour.

La propriété des Bonnet Laguerre sera plusieurs fois vendue alors que les Bonnet Lassagne auront à cœur de transmettre leur patrimoine de génération en génération. Après Jean Pierre, c’est Jean, puis Jean Pierre Antoine, Marcelin puis sa fille Antoinette à qui revient ce bien. Antoinette s’installe à deux pas de là, chez son mari Clément Favarel, à la Plaine de Vindrac. Elle confie en dot les clefs de la maison Bonnet Lassagne à sa fille Yvonne lorsque celle-ci épouse Louis Roumagnac en 1921.

Louis Roumagnac est né le 23 août 1899 à Vindrac. Son père Henri est alors métayer sur les terres d’Angely Cavaillé d’Albi. Le petit Louis va a l’école des sœurs de Saint Joseph à Vindrac, il faut l’y contraindre : il ne veut pas de cette langue que l’on veut lui faire parler. Il en sort à 12 ans et devient garçon d’écurie au château de Clairac, propriété de la famille Lasbordes. Il racontera plus tard qu’il était heureux avec les chevaux et quand ses maîtres avaient froid l’hiver dans les grandes pièces de la demeure, lui, était au chaud dans l’écurie. En 1917, il quitte Clairac pour rentrer au service de Clément Favarel. Le domestique porte son regard sur Yvonne, la fille de la maison.

Louis est mobilisé en 1918, il fait ses classes à Grasse comme chasseurs alpins et attend à Epinal son départ pour le front. Dans le train qui l’y conduit, le 11 novembre, Louis apprend avec ses compagnons que l’armistice est signé. Il fera partie des troupes d’occupation en Silésie puis à Trêve, avant de retrouver Yvonne qu’il épouse en avril 1921. Ils s’installent dans la maison des Bonnet Lassagne dont Yvonne est l’héritière.

La propriété compte alors 5 hectares de vignes, des près, des champs et des bois. Mais Louis et Yvonne se sentent un peu à l’étroit et saisissent l’opportunité d’agrandir le domaine en 1926.Ils achètent les 20 hectares de la propriété d’un voisin, Clément Marty. L’ouvrage est important et nécessite des bras supplémentaires. Louis engage un domestique qui est nourri, logé, blanchi et payé à l’année. Les domestiques étaient généralement embauchés lors de la fête locative, le premier janvier aux Cabannes, près de Cordes.

7 hectares de vignes, 10 hectares de céréales, 10 hectares de prairie et 15 hectares de bois : les terres sont travaillées avec une paire de bœufs et deux chevaux. Le blé est livré au moulin pour le pain que le boulanger livre deux fois par semaine. Les autres céréales servent de fourrage aux bêtes élevées. Les raisins sont écrasés à l’aide d’un pressoir à vis et la vinification s’effectue dans la cave attenante à la maison. Lorsque le vin est prêt, il est vendu à Monsieur Larroque de Vindrac, négociant, ou à la coopérative Saint Michel de Gaillac. Longtemps, le vin sera payé au degré/ hecto. Une partie est vendue en AOC Gaillac après 1938, date du décret d’origine pour les vins blancs uniquement. Pour les rouges, il faudra attendre 1970. Mauzac, Loin de l’œil, Ondenc composent l’encépagement des raisins blancs. Plus tard, on plantera de la muscadelle et du sauvignon. Les traditionnels et locaux braucol et duras forment l’essentiel de l’encépagement en rouge, mais cabernets et merlots complètent cet ensemble, tout comme le gamay, introduit plus tard.
Louis et Yvonne ont eu trois enfants : deux filles et un fils. Renée et Simone ont fait des études et sont rentrées dans l’éducation nationale alors que le garçon, Roger, a fait des études agricoles à Saint-Sulpice. Une fois son apprentissage terminé, en 1945, il travaille à la ferme avec ses parents, sachant qu’un jour, il serait l’héritier des Lassagne.

En 1950, Louis se sépare des bœufs et réceptionne un magnifique tracteur Renault qui fait la fierté des Roumagnac ; c’est l’un des rares tracteurs de la commune. Il est le symbole des années fastes d’après guerre, le vin se vent bien. L’exploitation poursuit son chemin avec les deux hommes de la maison et même si en 1970, le fils Roger prend officiellement les commandes du domaine, le père est toujours là pour aider aux travaux. La maison des Lassagne abrite trois générations car Roger et Lucette ont deux enfants. Entre temps, Louis est revenu devant le tribunal pour régler, une fois pour toute, le litige entre les Bonnet Laguerre et Lassagne, près d’un siècle et demi après le retour du soldat napoléonien que l’on attendait plus.

Les cultivateurs sont invités à remodeler les paysages et la taille de leur exploitation par les remembrements, les primes d’arrachages ou de plantation et c’est maintenant 9 hectares de vignes que les Roumagnac travaillent. Le pressoir est modernisé et le vin continue d’être élaboré entièrement au domaine. Les vieux foudres de chêne sont complétés par deux grosses cuves de béton. Roger récupère la maison Laguerre par échange avec l’un de ses voisins. La maison Laguerre continuera de s’appeler ainsi et servira pour le logement des vendangeurs. Le dernier cheval, « L’Ami » quitte la ferme dans les années 70, mais un autre tracteur a déjà été acquis, plus étroit que le précédent, il permet de passer dans les rangs des vignes. Les dernières vaches de race Limousine et Salers ne tarderont pas à faire de même et ce lieu qu’était l’étable tombe en désuétude.

Roger prend sa retraite en 1992. Son fils ne reprendra pas la ferme et sa fille s’est mariée à un vigneron de la région qui exploitera les terres trois ans en livrant le raisin à la cave coopérative de Labastide de Lévis. Mais déjà de nombreuses vignes avaient déjà été arrachées : Louis un peu avant de mourir est allé voir l’arrachage des derniers rangs de mauzac qu’il avait travaillé toute sa vie. Il ne pouvait guère marcher, pourtant il a fait le chemin seul. Il en est revenu les larmes aux yeux, une page venait de se tourner, mais cette page était la dernière du livre de sa vie. Il allait avoir 89 ans.

Jérôme Pérez
#1
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oliv a répondu au sujet : Re: Louis Roumagnac, vigneron

Très beau texte, Jérôme, en écho à une réalité viticole difficile !

Oliv
#2

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Hervé Bizeul a répondu au sujet : Re: Louis Roumagnac, vigneron

Beaucoup d'émotion. Merci.
#3

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arelate a répondu au sujet : Re: Louis Roumagnac, vigneron

Merci pour ce beau récit qui malheureusement laisse un peu d'amertume sur la fin de cette saga familiale de vignerons.

Cordialement
Roger

Et de là nous sortîmes pour revoir les étoiles - William Styron
#4

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Claude chibani a répondu au sujet : Re: Louis Roumagnac, vigneron

Et ils sont sans doute très nombreux, des vignerons amoureux de leur travail, qui ont vu disparaitre leur outil d'une vie, sans autre raison que le MARCHE, ce put... de marche qui écrase trop de choses ici, et ailleurs.

Tres beau texte.

Claude

Claude
"La musique commence là ou s'arrête le pouvoir des mots" R. Wagner
#5

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Popovic a répondu au sujet : Re: Louis Roumagnac, vigneron

Bravo pour le ton que je trouve très juste et qui évite le compassionnel. Très beau texte.

Thibault.
#6

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Yves Zermatten a répondu au sujet : Louis Roumagnac, vigneron

Le début de l'histoire m'a fait penser au Colonel Chabert, dans une version rurale.

Bravo pour ce texte qui m'avait échappé.

Yves Zermatten
#7

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