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LPV Paris Nord-Est - Dégustation Novembre 2023 : les mythes

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LPV Paris Nord-Est : soirée mythes

Une fois la rentrée effectuée, et la routine lancinante qui nous entraîne dans la pénombre hivernale affectant notre humeur, le groupe a décidé pour cette réunion de novembre de ne pas s’en laisser compter et de déboucher quelques uns de ses trésors : une soirée mythe avec vue sur le cimetière du Père Lachaise.
L’attrition hivernale ayant fait son œuvre, c’est tout juste au quorum de 5 que nous nous réunîmes.

Les vins ont été servis à l’aveugle, pour la plupart en carafe par notre hôte.

Loire, Pouilly-Fumé, Domaine Didier Daguenau – Buisson Renard 2015
Fiche technique . Parcellaire de Sauvignon blanc sur un terroir de silex. Elevage en grand fûts de 300L et 600L pendant 12 mois. Carafé. Servi avec des amuse-bouches. 13,5°.
Pourquoi c’est un mythe : Didier Daguenau s’était forgé avant son décès tragique en 2008 qui l’a icônisé une réputation de pasionaria de la qualité et des combats homériques contre l’administration. Les étiquettes sont culte également.


Conformément à la réputation du domaine, le vin a vraiment besoin d’air pour s’exprimer. Robe or transparente à peine teintée. Le nez s’ouvre progressivement sur des arômes de fenouil et de pomme verte puis du citron confit.
Sous le palais, le vin est opulent pour certains mais bien soutenu par une trame acide qui structure un ensemble agréable et joli. D’autres l’ont trouvé ciselé, voir un peu maigre.
Dans l’ensemble, le vin nous paraît être sorti des langes mais encore assez loin de la maturité où le terroir de silex est sensé se manifester plus clairement.
Très agréable avec les saucisses de hareng ainsi que les rillettes de Saint-Jacques.

Alsace Grand Cru, Domaine Zind-Humbrecht – Pinot Gris Rangen de Thann Clos Saint-Urbain 2008
Fiche technique . 12,5°, 46g/L de SR. Terroir volcanique. Servi avec un curry vert de crevette.
Pourquoi c’est un mythe : c’est la grande cuvée du plus grand producteur alsacien sur le terroir le plus singulier de la région. Terroir de très fort caractère, au travail très laborieux et pénible, ses vins ont une patte incroyable avec une densité hors-norme.


La robe commence à montrer des signes d’évolution avec un or cuivré. Le nez est expressif, des arômes de fruits de haute maturité envahissent les récepteurs : mangue, banane, goyave, amande pour la générosité, mais également du fruit de la passion et de l’ananas pour l’énergie qui domine l’impression globale.
En bouche, c’est délicieux avec une complexité affolante et une intensité impressionnante renforcée par l’intégration achevée du sucre au fruit qui évoque pour certains les grands Sauternes (coings, mandarine confite). La surprise vient d’un perlant digne d’un vin allemand. Evidemment que la texture « trahit » les SR mais il n’y a rien de sucraillon dans l’équilibre du vin qui ne nous a pas semblé le moins du monde fatigué.

Ce vin est une pierre dans le jardin des tenants du sec absolu. En effet, il apparaît douteux aux yeux du groupe que le vin aurait été meilleur si les sucres avaient fermenté jusqu’à 15°.
Accord extrêmement réussi qui a même ému aux larme Jean (qui est fier d’avoir reconnu l’Alsace au premier nez).

Très belle prestation du vin. Au jeu de l’aveugle, j’étais parti sur un PG Brand (après vérif, ZH ne produit que du riesling sur ce terroir), en effet le seul bémol serait que pour ma 4ème expérience sur cette cuvée (2001, 2007 & 2020 précédemment), je n’ai pas trouvé le côté tourbé/lard grillé/fumé. En revanche le PG est bien cintré et il n’y a aucune lourdeur dans ce vin. Magnifique !

Autriche, Burgenland, Ernst Triebaumer -Bläufrankisch Ried Mariental 2002 (mon apport)
Fiche technique . 14°, vielles vigne sol fortement calcaire. Carafé 1h. Cépage autochtone d’Europe centrale que les Autrichiens hissent de plus en plus haut depuis maintenant 30 ans. Peterka et Hyllos sont de fins connaisseurs et ont déjà régulièrement partagé des travaux remarquables. Triebaumer a récupéré le fermage en 1976 et sortit le premier millésime 10 ans plus tard après un grand travail à la vigne.
Pourquoi c’est un mythe : quand le premier millésime fut mis sur le marché en 1986, cela fit l’effet d’un coup de tonnerre parmi les dégustateurs : un grand vin rouge issu d’un vignoble à blancs sinistré par le scandale de l’antigel l’année précédente.

Si depuis lors, de nombreuses cuvées l’ont rejointe au sommet, elle demeure le porte-flambeau de la région.

La robe est dense et sombre, il n’y a pas le moindre signe d’évolution. Le nez est là encore expressif : pruneau, chocolat, fleur de badiane, mûres, cassis.
Le vin tapisse le palais avec beaucoup d’intensité et de densité, les tanins sont intégrés mais pas soyeux. La poigne est d’acier, le corps est baraqué et l’endurance impressionnante sur le fruit noir. Ce n’est pas séducteur mais puissant, défini, affirmé.
Le vin ne fera que s’améliorer et se délier progressivement au fil de la soirée. C’est très beau et encore presque trop jeune.

Ce mythe, étranger pour presque tout le monde aura fait beaucoup voyager à l’aveugle car les dégustateurs ont trouvé des caractéristique bourguignonnes, rhodaniennes ou ligériennes. En effet, l’école bourguignonne a trouvé un côté PN 2020 « trop » solaire, les rhodaniens une densité fabuleuse, et les cultistes du cabernet franc cette non-séduction fascinante. Quant à moi, j’étais soulagé d’avoir reconnu le cépage dès la première gorgée.

Rhône Sud, Chateauneuf-du-pape, Domaine La Barroche – Pure 2005
Fiche technique . 100% vielles grenaches sur sable. 15°. Carafé et servi en accompagnement d’une tourte délicieuse.
Pourquoi c’est un mythe : 100/100 Parker !


La robe est pratiquement impénétrable, la texture présente ceci-dit une viscosité supérieure à la Blaufrankisch.
Le nez oriente rapidement vers le sud chaud et solaire : pruneau cuit, cassis, fraise écrasée. En bouche, c’est la texture qui interpelle par sa suavité qui évoque irrésistiblement le grenache. Il y a de la complexité et de la profondeur dans ce vin et l’accord est parfaitement fonctionnel avec la tourte dont la texture embrasse le vin.
Globalement le groupe n’a pas eu trop de difficultés à identifier le cépage. Pour ce qui est du style, avec le grenache, il est limpide que l’alcool est issu de la fermentation du sucre parce que l’on sent les deux 😉 ! Philippe adore et trouve ce vin tout terrain pour l’hiver.

Sud-Ouest, Madiran, Château Montus Prestige 1994
Fiche technique . 90% Tannat, 10% Cabernet Franc. Long élevage en fût. 12,5°
Pourquoi c’est un mythe : Alain Brumont, le seigneur du Sud-Ouest avec ses vins d’une longévité inouïe.


Nous avons là encore une robe d’une densité et d’une couleur sombre, profonde, impénétrable et sans trace d’évolution. Le nez évoque rapidement le sud ou sud-ouest avec ses effluves de fruits rouges mélangés à une pointe de végétal noble.
Sous le palais, le vin impressionne par son volume à la fois sphérique et rustique. L’astringence des tannins a disparu mais continue d’exercer une emprise sur les gencives impressionnante longtemps après la déglutition.

Clairement un vin de gastronomie pour accompagner une blonde d’Aquitaine ou une Galice bien persillée avec des poivrons sur une pierrade.
Très beau vin pour gastronome éduqué et beaucoup de plaisir pris par le groupe avec cette bouteille.
Pour info, à Vinapogée Alain Brumont a fait partie du podium des meilleurs stands de la journée à chaque fois que je suis venu.

Avec le plateau de fromage (absolument délicieux), retour vers le blanc

Jura, Domaine Ganevat – Les Vignes de mon père 2000
100% savagnin ouillé. 130 mois d’élevage en fût de 600L. C’est la plus grande cuvée du domaine.
Pourquoi c’est un mythe : Le domaine Ganevat a maintenant atteint une reconnaissance critique immense. Cette cuvée est un OVNI qui constitue un Graal de dégustateur.

La robe est d’une clarté, transparence & éclat incroyables avec un peu de turbidité (pas de filtration). La texture est visqueuse (un peu comme le Kabinett 2001 d’Egon Müller bue le mois dernier). Le nez évoque à la plupart un chenin, il y a effectivement un arôme de coing indéniable, mais c’est aussi très floral qu’un fin voile de noisette et de sotolon entrelacé vient couvrir indiquant une influence oxydative.
En bouche, la texture et la complexité sont vraiment marquantes. Douce, confortable, apaisée le vin caresse magiquement le palais en véhiculant des saveurs multiples : fleurs, fruits mûrs ou frais, noix diverses, un peu de croûte aussi, l’expérience est vraiment superbe.

Le vin est rapidement identifié avec un peu de psychologie inverse et les indices donnés par Julien. La jeunesse du vin est hallucinante, et un aussi long élevage apporte une véritable patte de texture. L’aspect oxydatif est très léger mais indéniable, et plausible après plus de 10 ans passé dans un matériau poreux.
Tous les fromages se sont bien accordés (ossau-iraty, comté fruité 24 mois, saint-nectaire, chèvre avec confiture de piment d’Espelette).
Un grand merci à Julien, et ça nous a permis de discuter anthropologie sur la notion de potlatch 😊.

Avec le dessert, une tarte grenade/noisette/agrume absolument bombesque en provenance de Carl Marletti vient notre dernier mythe.

Sud-Ouest, Monbazillac, Château Tirecul-la-Gravière – Cuvée Madame 1996
Fiche technique . Muscadelle (environ 50%) Sémillon (45%), le reste de sauvignon. Environ 24 mois d’élevage en barrique. Tri grain par grain pour obtenir la plus grande concentration de pourriture noble. 12° + probablement plus de 150 g/L de SR.1996 est d’un équilibre frais avec une acidité saillante.
Pourquoi c’est un mythe : c’est la meilleure crème de tête du Sud-ouest hors Bordelais, et représente une quintessence du rôti qui fait la fascination de ce genre de vin.

La robe a bien évolué et pris une teinte cuivre foncé. Le nez est ouvert avec le joli rôti de botrytis. C’est évidemment délicieux sous la dent avec ce fruit confit, un équilibre optimum et une finale onctueuse et suave sans être sucraillonne. On se régale.
L’accord est superbe avec la tarte, la grenade répondant à l’acidité, les agrumes apportant une pointe d’amertume et la noisette s’associant parfaitement avec le rôti. C'est magique ! Il paraît que Nicolas ira rapidement visiter la pâtisserie avant de passer chez G.Detou.
Il n’a pas été trop difficile de trouver la cuvée, merci Nicolas.

 

Conclusion

C’était une excellente soirée avec une véritable joie de se retrouver et des vins qui ont donné de belles prestations. Ce sont probablement les blancs qui ont tiré leur épingle du jeu même si ce fut surtout un immense succès pour les accords.

NB : victime du double bug (mise en page puis perte de l'intégralité du message en essayant d'insérer une photo au mauvais format), encore heureux que j'avais une base de travail enregistrée.

Sven. Curieux de tout, prédilection pour les vins blancs légers et européens.
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06 Nov 2023 16:18 #1
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Merci Sven pour ce super CR ! Très belle soirée magnifiée par l'orchestration de Julien dont les choix d'accords ont permis de profiter pleinement des "mythes" de la soirée ! En dehors, du côté mythique des vins, j'ai apprécié la diversité et la singularité de tous les vins, une belle dégustation et une ambiance magnifique. Mes impressions après ma rencontre avec ses mythes : 

Le Dagueneau était le petit jeune de la soirée, frais, dynamique, d'une belle pureté, pas encore cabossé par les péripéties de la vie, il a fait frétiller mes papilles avec entrain. Il vivra une grande vie !

Le Zind est ensuite arrivé pour nous envoûter avec sa belle énergie, son parfum exotique appliqué avec la justesse de la maturité, un charme fou ! Le tout sublimé par le curry de crevette de Julien, irrésistible !

Puis, nous avons eu l'étranger, l'inconnu qui m'a laissé un peu perdu, première fois que je le rencontrais, assez vif, d'abord un peu austère et froid, il a peu à peu révélé son charme et m'a beaucoup fait réfléchir. Une très belle rencontre !

Le suivant, le Barroche, un gros gourmand, un sudiste, un vrai, il caresse, réconforte, nous fait sentir tout de suite à l'aise sans jamais trop en faire. De la chaleur pleine de gourmandise mais non dénuée de finesse ! On comprend pourquoi M. Parker en est tombé amoureux.

Vient maintenant, le vieux qui nous enterra tous, le Montus, qui se plaît à montrer aux petits jeunes que malgré son âge, c'est lui qui a le moins de cheveux gris et la plus belle musculature. Lui, pour le coup, la retraite à 67 ans, cela ne lui fait pas peur, en pleine forme le vieux Montus ! 

Apparaît ensuite, le Ganevat, sublime et singulier, dès les premiers instants il subjugue par son style hors du temps et hors des modes, inclassable et merveilleux !

La soirée se conclut avec l'entrée de la Madame, sirupeuse, elle nous embaume de son parfum, nous effleure avec son doigté patiné. Le réveil arrive, porté par ses douces caresses, il se fait dans la joie et la bonne humeur !

Une très belle soirée, merci à tous les participants pour leurs superbes apports, la tarte agrume/noisette/grenade et le curry de Julien étaient tout aussi mythiques que les vins !
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07 Nov 2023 22:57 #2

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Fantastiques retranscriptions !!
Merci à vous 2.

Une mention particulière à :
"ça nous a permis de discuter anthropologie sur la notion de potlatch"

Alex
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10 Nov 2023 15:42 #3

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L'idée de cette soirée en plus petit comité que d'habitude était de favoriser la perception des vins à travers des accords adaptés.
A vrai dire, le temps passant, j'ai de plus en plus de mal avec les dégustations où l'on enchaîne les vins sans vraiment prendre le temps de se poser sur chacun d'entre eux.
S'ensuivent parfois des jugements à l'emporte-pièce sur un vin hâtivement servi, c'est dommage. En dix à quinze minutes, je n'apprendrai rien à personne qu'un cru peut se métamorphoser littéralement avec l'oxygène et le réchauffement de la température dans le verre. Il arrive même qu'un point de bascule se situe à un degré près, je l'ai expérimenté plusieurs fois..bref.
J'avais également une petite appréhension car le temps était très perturbé ce jour-là, et depuis plusieurs jours en fait...cela a tendance à desservir les vins, mais il n'en fut rien, comme quoi !

Nous commençons donc avec le Buisson Renard 2015 du domaine Dagueneau qui sera le petit jeunot de la série.
Il est cependant expressif si on va chercher les nuances, avec des fruits jaunes et ce que j'appelle du végétal noble, un ensemble lierre, mousse, fougère, buis, variétal sans caricature. La bouche est pleine d'une noble énergie, peut-être un restant de boisé en finale, pas gênant. Globalement ce vin est une réussite et il échappe à la lourdeur d'un Sauvignon récolté trop mûr. C'est une belle entrée en matière.

En servant le pinot gris Clos Saint Urbain Rangen de Thann 2008 de Zind-Humbrecht pour démarrer vraiment le repas, je voulais faire tomber un préjugé sur le service intempestif d'un vin sucré à ce moment de la soirée. On garde souvent les sucres pour le dessert, mais finalement, avec un bon accord, ça peut fonctionner en cours de repas. D'emblée, le vin transporte vers l'Est avec un côté oriental. Les fruits confits, les fleurs, le miel, puis les fruits tropicaux (goyaves-fruits de la passion) parfaitement relevés par mes compagnons de soirée s'invitent aux narines puis au palais avec une merveilleuse déclinaison d'arômes. La bouche svelte et délicieusement acide fonctionne sur le couple antagoniste sucré du liquoreux- salé du terroir, qui épouse le plat épicé-marin dont j'avais trouvé l'idée ici même sur LPV. De fait, c'est jouissif, les 6 épices du plat venant s'ajouter à la complexité du vin et le gras de ce dernier à la consistance de la sauce. Très grande expérience avec un breuvage nullement fatigué, conservé en cave fraîche humide depuis son achat de l'époque et au top de son expressivité. 

Le premier vin rouge va un peu diviser l'assemblée. Personnellement j'ai apprécié même si la dimension "mythique" de son pedigree peut prêter à discussion, vu que personne ou presque ne le connaît .
Le nez de cette Ried Mariental Blaufränkisch 2002 de Ernst Triebaumer est sanguin, sur une robe si sombre et opaque qu'elle en cache le fond du verre. La fraîcheur de la bouche étonne presque étant donné qu'on s'attendrait à un liquide dense en tannins et compact comme un bloc de granit. L'aromatique se développe avec l'aération sur l'encre, le côté réglisse et les fruits noirs en gelée. L'acidité et la longueur de ce cru lui confèrent une personnalité certaine, voire une gourmandise totalement inattendue. Je comprends que cela puisse un peu rebuter les palais trop étalonnés au Pinot noir ou au Gamay mais c'est incontestablement une expérience enrichissante. A partir de combien d'années lâchera-t-il un peu de lest, probablement pas avant une ou deux décennies...

L'entrée en lice de la cuvée Pure 2005 du domaine de la Barroche sonne comme l'antithèse du vin précédent. Gros alcool au compteur mais une patine de l'âge beaucoup plus perceptible a permis d'assagir le degré et la puissance ressentie. Le nez fait clairement sudiste, pruneau, figue, voire Porto, fruits noirs en confitures. Le gras du vin exprimé par la glycérine de l'alcool rend le liquide très onctueux, voire suave, c'est de la liqueur en culotte de velours avec un joli toucher de bouche. Il correspond indubitablement à une époque, sans tomber dans la caricature d'un vin trop musculeux. Est-ce que l'on mettrait la note maximale à un vin pareil, probablement pas car il lui manque ce surcroît de complexité et de minéralité, mais en tous les cas, il a su vieillir avec harmonie et apporter du plaisir aux convives !

Si l'on n'aime pas les tannins, alors il ne faut pas boire la cuvée Prestige 1994 du château Montus . Le nez est d'ailleurs très fin sur le havane, le bois précieux, le bâton de réglisse. Le vin reste frais au palais mais c'est un bloc qui n'est pas encore dégrossi au niveau aromatique, un peu monolithique sur l'association réglisse-camphre. Que c'est jeune encore ! Et pourtant c'est presque un trentenaire...Il faudrait revisiter cela en 2040 ou en 2050...mais finalement pourquoi se dire que les tannins doivent s'assagir dans le cas d'un Madiran, car on risquerait de se trouver perdu...?! Ce n'est pas une tourte à la viande qu'il lui faudrait mais plutôt une daube de sanglier ou un cassoulet de compétition comme celui de ma belle-mère.

Dans le contexte spéculatif que nous regrettons tous, je n'aime pas trop avouer que les Vignes de mon Père de Ganevat est vraiment l'un de mes vins préférés. D'ailleurs il reste autant un mythe pour moi que pour d'autres au sens où chaque fois (et ça n'arrive pas si souvent) que j'en ouvre une bouteille, j'ai droit à une expérience totalement différente de la précédente. Car cette cuvée n'est pas uniforme, ni linéaire. Parfois elle revêt un caractère franchement oxydatif, parfois franchement ouillé, et parfois (comme sur le 2008), franchement les deux, ce qui est absolument unique, et je crois que c'était bien là l'intention du talentueux vinificateur ! Je ne m'étendrai pas sur la notion de potlacht, au sens où lorsque j'ai encavé ces bouteilles, n'importe qui pouvait, après lecture de notre média préféré, essayer d'en avoir, et le plus souvent y réussir. Ce n'était déjà pas donné certes, mais c'était abordable...Aujourd'hui malheureusement, ce n'est plus le cas. Mais doit-on considérer les apports de chacun selon la mise initiale de l'époque, ou selon l'altimètre de la cote IDW ? Certains ont acheté de l'immobilier à Paris à la fin des années 90, ils ont eu du flair, ou de la chance, c'est comme on veut...mais on ne peut pas les blâmer pour ce que le marché est devenu.
J'en reviens donc à ce vin. Lorsque je le débouche avant l'arrivée des convives, le liège sent la pomme au four caramélisée. Le premier nez est un mélange de champignons, de zests d'agrumes citronnés, de curcuma et de noix vertes, donc plutôt des marqueurs oxydatifs. Ce qui est sidérant en bouche, c'est qu'après une entrée presque timide, il accélère, il se développe, le gras et l'acide se mêlent, il prend tout le palais et finit sur des notes fermentaires, sur le citron confit, et surtout produit un retour minéral marneux dans la finale. Je note, ne pas servir trop frais, car cela va l'aider, et donc je m'emploie à trouver la juste température de service, autour de 13-14 degrés, ce qui le rendra encore plus expressif. De fait, lorsqu'il arrive sur table deux heures trente plus tard, il y a davantage de tout. Voilà, c'est ainsi, un énorme jus encore très capable d'évolution, qui vous fouette les papilles et vous les étalonne pour longtemps. Nous avions de beaux fromages, il les a sublimés, à moins que ce ne soit l'inverse. Quien sabé ?

Il fallait finir fort, et fort nous finîmes. Nous avions discuté avec Sven des nuances de dessert à prévoir et la tarte qu'il avait apportée, non seulement était délicieuse en elle-même, mais produit un cas d'école sur l'accord met-vin. La cuvée Madame 1996 de Tirecul-la-Gravière n'est pas un simple liquoreux. Sa robe acajou est déjà un voyage, et le nez, baroque, sur la datte, le raisin de Corinthe, la figue séchée, le caramel au lait et le café froid est une ode orientale...La texture va épouser la tarte sur le toucher mais aussi sur les nuances agrumes / noisette / grenades, avec tout le bonheur possible. Je note très long, sur le caramel au beurre salé, mais en plus ce n'est pas saturant, c'est d'une grande buvabilité, on s'en resservirait bien un godet avant de s'attaquer à la vaisselle, ou après pour s'en récompenser, les deux écoles sont possibles !

Voilà une très belle soirée de vins !
Caramba !
Zapata

JMN
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11 Nov 2023 16:12 #4

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Modérateurs: GildasPBAESMartinezCédric42120Vougeotjean-luc javauxstarbuck